Nadine s’assied et attend. Elle a déjà rencontré ce regard qui se noie. Elle connaît le bruit mat des cartes de crédit qui glissent sans faire de bruit sur le dos d’un miroir. Elle connaît les usages, mais elle a toujours eu peur. Peur de perdre le contrôle, et surtout, de brûler son image. Alors, elle boit. Elle s’abreuve aux flots d’alcool qui irriguent le monde. Tout le monde boit. On peut boire à ciel ouvert et sans courir le risque de voir une horde de policiers débarquer chez soi au petit matin.
Elle boit.
Au fil des verres, ses doigts se réchauffent jusqu’au moment où la chaleur fait place à une vibration imperceptible. Le moment où mille fourmis s’éveillent et grouillent aux extrémités de son corps engourdi; lui donnent envie de se gratter, de se déshabiller, de se plonger dans un bain glacé. Alors, elle pose son verre ou elle se fait reconduire dans un endroit où, enfin seule, elle peut s’asseoir en face d’une bouteille de whisky qu’elle vide avec méthode. C’est ainsi qu’elle s’achève. C’est ainsi qu’elle se noie, blonde métallique dans le liquide doré.
C comme Cédric
_ Ah, c’est vous ! Je ne vous ai pas entendu venir.
_ Oui, c’est moi. Bonjour Madame M.
_ Bonjour, comment ça va ?
_ C’est plutôt moi qui devrait vous poser la question.
_ Je ne vois pas pourquoi. J’ai cent ans, je ne suis pas malade. Aucun médicament d’ailleurs. Enfin juste un, pour la thyroïde.
_ Et là, vous allez où ?
_ Je pars à l’accueil de jour. Ça me fait du bien de voir des gens. Il faut dire qu’ils ne nous laissent pas une minute.
_ Comment ça ?
_ Ils n’arrêtent pas de nous poser des questions, histoire, géographie… Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je perds la mémoire ? Franchement ! Est-ce que j’ai une tête à perdre la mémoire ? Ah, voilà le chauffeur qui arrive. Bonjour jeune homme, votre prénom m’échappe. J’ai voulu donner ce prénom à mon garçon, mais comme je n’ai eu que des filles…
_ Ça commence par un C.
_ Cédric ! Cédric, c’est ça. Alors allons-y Cédric, sinon on va se mettre en retard.
Ne pas tomber
_ Excusez-moi monsieur, est-ce que ça glisse dehors ?
_ Pardon ?
_ Oui, je voulais savoir, si ça glisse.
_ Ah! Non madame, juste deux ou trois flocons, vous pouvez y aller.
_ Parce que sinon, je peux sortir de l’autre côté, vers la gare. Vous comprenez, maintenant j’ai un peu peur de la neige, j’ai toujours peur de tomber.
_ Pas de souci, vous pouvez y aller.
_ Bon. Alors j’y vais, comme vous dites. Merci monsieur et bonne journée.
_ Bonne journée à vous.
Enjamber les morts
«Je devais enjamber les morts pour aller à l’école. La maîtresse, je me souviens de son nom, Agnès, Agnès Beltrami. L’école, c’était pour les Allemands. Alors, Agnès, elle nous disait de venir à sa maison. J’étais dehors et elle me disait : «Vieni! Viens Lucia!» Elle savait que j’avais envie d’apprendre. Alors j’allais. J’avais quand même peur des Allemands. Eux, ils étaient jeunes, ma mère disait qu’ils n’avaient sûrement pas envie d’être là. Quand même, je devais enjamber les morts. On ne peut pas oublier quand on est un enfant.»
Lucia a le regard perdu et les yeux humides. Elle revoit de l’intérieur son village d’Émilie-Romagne, de rares maisons, un canal, une route remplie de poussière et de cadavres. Sa mémoire défaille, déraille, elle oublie hier, aujourd’hui et ce café qu’elle vient de boire. Sa mémoire se barre, mais la faim, la peur, la guerre et les cadavres restent là, ineffaçables et toujours bien vivants, plus de quatre-vingts ans plus tard.
Elle, dans la vallée.
J’étais arrivée au fond, à la hauteur du fleuve qui avait patiemment découpé ses deux pans de montagne. On ne peut pas dire que la vue était dégagée, ça non. Devant, derrière, c’était bouché, rempli de pointes et de pics qui griffaient le ciel.
On se serait cru au bout d’une impasse, si ce n’était le sillon de lumière que le fleuve avait taillé d’est en ouest. L’ouest comme un point de fuite éperdu vers un long coucher de soleil, au fond, tout au fond de l’horizon, à l’embouchure où l’eau épuisée arrête enfin sa course linéaire pour embrasser le roulis de la mer.
J’aimais cet enfermement, cet enserrement. Les jours où le grand vent chaud nettoyait l’air à grands coups de balai, les montagnes descendaient des vallées, on aurait pu les caresser d’un revers de la main. J’aurais voulu qu’elles se penchent à se toucher, à laisser juste une ligne de ciel pas plus grande que la trace blanche de l’avion de passage.
Exercice de dactylographie
Coucher avec des personnes que vous haïssez

« Vous devriez très parcimonieusement agir contre votre nature, par exemple coucher avec des personnes que vous haïssez. Tester vos capacités pour un temps peut être intéressant mais le faire trop souvent vous abîmera. »
Jenny Holzer – Living Series – @fondationbeyeler
Le plus beau vélo du monde.
L’art de la joie
Je viens de terminer L’art de la joie, livre de deuxième main rencontré par hasard. Il y avait ce titre, la tranche si épaisse qui le détachait des autres, la femme en couverture sur la photo, tout ça peut-être, ou juste rien. On ne connait pas le dessein des lignes de la main.
Personne ne m’avait prévenu. J’y suis entré bille en tête et plus inculte que jamais. À bout de souffle après même pas vingt pages, je suis allé me renseigner, savoir d’où sortait cette autrice au nom bizarre, Goliarda Sapienza, qui avait écrit cet incipit en boulet de canon. Je ne vais pas retracer toute sa biographie, simplement dire que la démesure de son histoire personnelle et la destinée de ce livre d’abord paru à compte d’auteur sont également proportionnelles à celles du récit.
Alors, « vous qui entrez, laissez toute espérance », mais ce n’est pas la porte de l’enfer qu’il s’agit de franchir, juste sauter la page de garde et plonger. La tête la première et les quatre fers en l’air. Plonger et se laisser couler au fond des mots, au fond des phrases, sans réfléchir, sans respirer, sans jugement et sans préjugés.
Une seule forme reconnaissable, celle de la vie, irréfléchie, imprévisible, injuste, sale, bordélique, atroce au-delà du dicible et d’une beauté à pleurer. La vie qui va partout, n’importe comment, sans se soucier d’ordre, de morale, de crime ou de châtiment. La vie brute, radicale, sans décor et sans beaux sentiments. Au milieu, Modesta, née en Sicile, le premier janvier 1900, la plus belle, la plus puissante, la plus extraordinaire figure féminine qu’on ait jamais imaginée, rêvée ou retranscrite.
Et la voix de Goliarda Sapienza.
On a depuis beaucoup écrit sur cette voix, antifasciste, anarchiste, avant-gardiste, libre, féministe, tout est juste, tout est vrai. Mais il y a autre chose, le boulversement, la transformation qu’opère en vous la lecture de ce livre venu d’un continent très peu exploré en littérature. Les mots, pourtant, sont toujours les mêmes, mais venus de la main d’une femme, de cette femme, ils vivent différemment, parlent autrement, vous happent, vous déroutent, vous déplacent, vous font pénétrer dans un nouvel ailleurs.
_ Tu dors Modesta ?
_ Non
_ Tu penses ?
_ Oui
_ Raconte Modesta, Raconte.

L’art de la joie, l’histoire du livre et de son autrice, à retrouver sur cette page publiée à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2024.
Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode
Appuie ailleurs s’il te plait !
Ce n’est rien, vraiment. Rien du tout.
On en voit partout, des affiches. Partout. Sur les murs, sur les écrans, par terre, aux toilettes aussi, là où le regard de l’homme se pose pour régler la mire avant de tirer. C’est banal, sans importance, n’est-ce pas ? Aussi futile que la musique qui remplit les allées de nos supermarchés. À peine si on l’entend, à peine si on reconnaît cette chanson des années quatre-vingt, qui s’incruste dans notre tête avec son refrain entêtant.
Ce n’est rien et pourtant, insensiblement, toutes les images, tous les sons impriment une trace infime à la surface de notre conscience, forment une nouvelle bosse, un nouveau sillon, ajoutent une toute petite touche de rouge ou de bleu. Bien sûr, on peut se dire que c’est sans importance. Au fond, on s’habitue aux mots vides, aux couleurs vulgaires et aux slogans qu’une intelligence sans doute artificielle recrache en associant un anglais frelaté à un français estropié. Mais le bonheur est une chose trop belle pour être écrasée par une injonction inepte à l’impératif sali par un S qu’il faudrait effacer.
Bon, pourquoi tous ces transports alors qu’il s’agit juste une faute, juste d’un autre slogan à la syntaxe montée en mayonnaise.
Rien de grave et pourtant.
Insensiblement, l’addition de toutes ces phrases creuses et de ces images vulgaires finit immanquablement par ternir l’éclat sans pareil de nos brillants intérieurs. On pourra utiliser les meilleurs détergents, frotter tant que faire se peut à l’aide d’un chiffon microfibre ou d’une brosse à risette, il restera toujours, enfouie au fond de nous, une toute petite trace, une petite tache, la marque sombre de l’ignorance mélangée à l’essence même de la bêtise humaine.


